Anarşist Kadınlar, les graines d’ananar turques des Mujeres libres

Source : http://kedistan.fr/

S’il est bien un nom qui saisit d’émotion à sa simple évocation et revient inéluctablement à l’esprit lorsque l’on parle de féminisme, c’est bien celui des Mujeres Libres. Nul autre que ces femmes fantastiques qui se comptèrent jusqu’à 20,000 membres durant la guerre civile espagnole n’avait auparavant à ce point établi que l’on ne pouvait être féministe sans être libertaire, et inversement, se déclarer libertaires sans être féministes. Bien loin des comparaisons vaseuses que l’on fait d’elles aujourd’hui, ces femmes n’avaient rien du stéréotype de belles guerrières amazones. Elles qui tiraient une revue au nom éponyme jusqu’à 75,000 exemplaires avaient compris avant l’heure qu’il ne pouvait exister de révolution sociale sans l’éducation des mentalités. Et que cette éducation passait par la déconstruction totale du patriarcat, dans ses racines les plus serviles et autoritaires que sont la religion, le capitalisme ou le nationalisme. Ainsi que le rappelait d’ailleurs l’une de ses fondatrices, Lucia Sanchez Saornil, en écrivant le 8 novembre 1935 dans Solidaridad Obrera, le journal de la CNT espagnole, ces mots lumineux :

Je sais, la tâche est longue et difficile et je devine qu’un camarade – si toutefois les camarades [compañeros, masculin] me lisent –, de ceux qui voient la révolution au coin de la rue, sourira avec suffisance et me dira qu’il est trop tard pour emprunter cette voie. Moi aussi, je me dois de sourire et de lui rappeler que pour avoir tous les jours la révolution à portée de main, sans jamais l’atteindre, j’ai vu l’éducation de nos jeunes laissée de côté et beaucoup d’entre eux croire que pour s’appeler anarchiste il suffit de savoir charger un pistolet. Il est bien de croire à la révolution tous les jours, il est encore mieux d’aller à sa recherche en la forgeant minute après minute dans les intelligences et dans les cœurs.

Les miliciennes des Mujeres Libres photographiées en 1936 par Gerda Taro

Si les Mujeres Libres ont durant des décennies sombrées dans l’oubli des mémoires féministes que chez nous Meryl appelle

« les féministes BFM TV », entendez les tenantes d’un féminisme de surface qui est au féminisme ce que le greenwashing est à l’écologie – à savoir un coup de pinceau rose vert ou rose pour cacher la misère ; il est en revanche un pays où leurs graines d’ananars ont bien prises, c’est la Turquie.

Dans une société turque qui a de commun avec l’Espagne pré-révolutionnaire, le retour de la religion, le nationalisme, une ruralité encore importante, et qui cumule en plus avec l’ultra libéralisme d’aujourd’hui, il est en effet un terreau propice aux idées insurrectionnelles et féministes et aux groupes qui les portent.

Et si par ailleurs le mouvement féministe en Turquie est à la fois actif et varié, tant par son tissu associatif que par ses collectifs informels, et qu’il serait bien hasardeux de le résumer en quelques lignes, il est en revanche un collectif composé exclusivement de femmes qui attirera particulièrement notre attention.


Des femmes assez courageuses pour être présentes à la frontière de Kobanê afin d’effectuer une chaine humaine à l’autre bout de la Turquie pour faciliter le passage des réfugiés syriens et empêcher celui des djihadistes soutenus par l’Etat Turc, aux côtés de leurs compagnons du DAF (Action Anarchiste Révolutionnaire). Des femmes assez éveillées et actives pour à la fois être étudiantes, travailleuses en usine ou au foyer, promotionner l’avortement et les moyens de contraception, et dénoncer la violence qui leur est faite et les travers de la société patriarcale ; à la fois dans les conférences ou les manifestations qu’elles organisent, tout autant que dans les publications bilingues en turc et en kurde de leur revue éponyme qu’elles distribuent en grand nombre dans les universités ou dans la rue. Des femmes assez libertaires pour être aux côtés de tous les opprimés, contre toutes les injustices, comme pour rappeler ce 19 janvier que même près de 10 ans après sa mort, elles n’oubliaient pas Hrant Dink, le journaliste arménien assassiné par l’Etat profond. Des femmes increvables. Que dis-je ? Des féministes. Pire, des anarchistes ! Et qui se prennent ouvertement leurs références des Mujeres Libres de Lucia Sanchez, de Louise Michel, de Nathalie Lemel, d’Emma Goldman ou de Voltairine de Cleyre pour les plus connues, mais aussi d’Ulrike Marie Meinhof ou de Lucia Eldine Gonzales.

« Si je ne peux pas danser, je ne veux pas faire partie de votre révolution » – Emma Goldman.

Anarşist Kadınlar. Littéralement, les femmes anarchistes dont la page Facebook compte à ce jour 4,675 membres et dont les membres sont présents sur tout le territoire turc. Elles ont aussi un compte Twitter pour faire passer leur actualité au plus grand nombre. Elles utilisent d’ailleurs un deuxième nom, Kadinlar Sokakta. Littéralement, les femmes anarchistes. Du nom de leur première campagne qui a eu un tel retentissement qu’elles ont préféré aussi le garder. Littéralement, les femmes sont dans la rue. Dont la page Facebook compte plus de 3,000 membres. Kadınlar sokakta. Leur slogan ? « Ni en cuisine, ni à l’usine, toutes les femmes sont dans la rue ! » Et si vous vous posiez, compagnons, la question de savoir pourquoi toutes ces femmes sont dans la rue, elles vous répondraient le plus clairement et simplement du monde :

Pourquoi les femmes sont-elles dans la rue ?

Nous sommes des femmes ; nous sommes travailleuses en usines, fermières dans les champs, cuisinières en cuisines, mères pour nos enfants, épouses pour les hommes.

Nous sommes femmes et nous sommes toujours un pas derrière les hommes que nous soyons éduquées ou non. Parce qu’aujourd’hui l’homme est toujours le pouvoir en toutes circonstances. Le pouvoir signifie la force, une force qui se change elle-même en outil de pression et s’impose aux plus faibles. Nous devons partout reconnaître ce fardeau. Passage à tabac, insultes, humiliations, et situations d’ignorance sont devenus des comportements communs envers les femmes. L’Etat ignore les femmes qui sont exposées à ces situations par ses lois et sa compréhension « masculino-centrée ». Parce que l’Etat signifie le pouvoir et que la loi est l’application de l’Etat. C’est pourquoi en ces circonstances les femmes sont toujours opprimées. Cela n’est pas juste, cela n’est pas équitable, cela n’est pas indépendant.

Sommes-nous conscientes du fait que notre indépendance est en cours de dépossession ?

Peut-être que la plupart d’entre nous pensent que nous sommes heureuses, libres et égales dans nos cellules. Mais les faits ne sont pas ainsi. Nous ne sommes pas libres. La femme qui est obligée de servir son mari et ses enfants à la maison, qui n’est pas égale avec l’homme au bureau, qui est obligée d’être passive à l’école n’est pas libre. On suppose que les femmes doivent être le pouvoir pour échapper aux circonstances qui causent les inégalités. Mais nous ne voulons pas plus être le pouvoir qu’être égales aux hommes. Nous courrons dans les rues pour faire voler nos prisons en morceaux. La liberté est dans la rue, les femmes dans l’insurrection !

Des membres des Anarsist Kadinlar lors d’un de leur colloque sur le droit à l’avortement et les moyens de contraception le 24 janvier 2015 à Istanbul.

Auteur de l’article : CGARP

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